dimanche 14 mai 2017

Le canari dans la mine


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Ministre de la santé posant à coté d'un urgentiste

Pourquoi malgré l'argent qu'on met dans les services d'urgence depuis des années, la réduction du temps de travail, la spécialisation, on entend que les urgences vont toujours mal, sont débordées et manquent de praticiens? Je dis tout de suite que non, cet article n'est pas payé par les syndicats de médecins généralistes, en tout cas ceux qui pensent que l'argent serait mieux employé s'il leur était versé.
Les urgences vont mal parce que le système de santé autour va mal et que de façon implicite on demande aux urgences de s'occuper des situations défaillantes. 
Le fonctionnement des urgences c'est simple. Il y a les entrées, le fonctionnement interne, celui que tout le monde nous demande d'organiser parce qu'évidemment si ça va mal c'est qu'on n'est pas organisé (bon des fois, c'est vrai) et l'aval.
A part les patients qui nécessitent des prises en charges urgentes, nous recevons de la médecine qui pourrait être faite par le médecin généraliste. Ah j'entends déjà les syndicalistes nous expliquer qu'il n'y a qu'à ouvrir des maisons médicales de garde. Mais on met qui dans ces maisons? Les généralistes qu’on n'arrive pas à trouver ailleurs? Des internes? Ceux qu'on ne peut pas laisser prescrire tous seuls à l'hôpital? 
Aux urgences arrivent aussi toutes ces personnes âgées dont les problèmes de santé n'ont rien de nouveau mais qui ne peuvent plus rester à la maison. Les personnes âgées dont les enfants ne peuvent pas s'occuper (et là je suis trèèèèèès politiquement correct). Les personnes âgées que le système d'aide ne peut plus supporter. Il faut les placer et pourtant elles n'ont pas leur place à l'hôpital qui est là pour...soigner. Et quand on parle d'aides à domicile ou de maisons de retraite les familles refusent pour de bonnes ou de moins bonnes raisons). Et pourquoi se gêner, la prochaine fois, on retournera aux urgences. Non s'en s'être plaint au monde entier que les urgentistes sont des salauds car ils ont suggéré qu'on s'occupait pas trop bien de mamie.
Aux urgences on reçoit aussi les alcooliques qui y trouvent une place pour cuver, hurler et parfois mettre de l'animation à l'aide de fluides corporels. On reçoit aussi les familles des alcooliques qui nous supplient ou nous menacent pour trouver une solution en urgence à leur désespérant problème auquel nous ne pouvons rien, hélas. 
On reçoit aussi des patients de psychiatrie (pas que des fous agités, ça c'est notre boulot) mais des patients que les psychiatres ne peuvent pas recevoir en urgence et qu'on finit par abrutir de médicaments pour les calmer en attendant qu'enfin un psychiatre puisse les voir.
On voit également la misère, celle qui dort dans la rue et pour qui les structures sociales n'ont pas pu trouver de place mais aussi ces SDF, violents, alcoolisés qui sont refusés par ces même structures sociales qui ne peuvent pas les aider, qui souvent les ont rejetés ou qu'ils rejettent. 
Aux urgences nous traitons également ces patients chroniques, malades connus de notre hôpital dans le meilleur des cas mais qu'on ne peut pas reprendre en urgence car les politiques de fermetures de lits ont réduit le nombre de places. On reçoit également ces patients pris en charge par des structures super hyper spécialisées mais qui en cas d’urgence réorientent systématiquement leurs patients vers les urgences de secteur et leurs urgentistes hyper pas spécialisés à qui il va falloir des heures pour trouver un interlocuteur qui reprendra son patient en fonction de ses lits et d'autres critères plus difficiles à apprécier.
Ca c’est pour les entrées. Pour les sorties (l’aval) c’est pareil. Comment renvoyer une personne âgée lorsqu’on n’a pas ses clés, lorsque personne de la famille n’est là pour la recevoir mais saura écrire pour te reprocher de l’avoir ré-adressé dans la nuit pour ne pas la laisser sur un brancard ?
Un des critères de mauvais fonctionnement des urgences c’est le nombre de patients qui attendent un lit. Mais en réalité, c’est un critère de fonctionnement de l’hôpital et de sa capacité à absorber ses propres patients au fil de l’eau.
A l’aube d’un nouvel été (je l’avais dit ) où il est certain que certaines lignes de garde (voir certains services) seront contraintes de fermer par manque de médecin, il serait temps de se poser la question. 
Pourquoi les urgentistes doivent-ils multiplier les gardes et les journées de travail au risque de leur santé, de leur avenir dans la profession pour être les derniers à ne pas se laver les mains des dysfonctionnement qui aboutissent chez eux parce que c’est dans notre système le dernier endroit où on ne peut pas dire non ? Et pourquoi continueraient-ils à le faire ? Le devoir ? Dans une société où cette valeur est obsolète et passe désormais après la vie privée ? Pourquoi eux ?
Je te rassure cher lecteur, nos jeunes confrères n'ont absolument pas l'intention de se faire bouffer et d'être des martyrs. Au delà d'un certain dépassement du temps de travail, la réponse est non. Et au delà d'un certain nombre de dépassement, la réponse est "je pars". A mi-temps au mieux, vers d'autres cieux mieux payés et moins contraignants au pire (dans le soin voire vers nos structures de contrôle, sans la responsabilité des patients et avec des horaires beaucoup plus compatibles avec une vie de famille et surtout sans l'angoisse d'avoir à remplacer un collègue en cas d'urgence).
Les urgentistes sont-ils les nouveaux Samson de notre système. Et quand s’écroulera-t-il sur leur tête ? Cet été ? L’hiver prochain ? Et à ce moment là, qui assurera les urgences ? Qui trouvera t-on à 30 mn de chez soi ? Dans quelles conditions ?
En regardant cette vidéo, tu comprendras pourquoi je suis allé chercher (très loin comme ma femme me l'a fait remarquer) cette métaphore de Samson (et tu verras qu'elle n'est pas loin de l'état d'esprit du patient aux urgences).