dimanche 22 mars 2015

Forum des métiers



Samedi, c'était le forum des métiers au collège-lycée de mes enfants. Le principe c'est que les collégiens de 3ème et les lycéens de 2de demandent qu'on leur présente des métiers qui les intéressent. Donc comme tous les ans, je m'y suis collé et je suis parti à l'école non sans les recommandations de ma femme; "tiens toi correctement, penses que tes enfants sont dans l'école..." une femme qui me connait, donc.
J'y allais dans un contexte particulier après une semaine particulièrement riche en emmerdements problèmes et donc un peu mitigé quant à attirer de jeunes têtes blondes (ou brunes ou rousses) dans le piège de la médecine d'urgence. Mais de toutes façons, ce n'est qu'une première approche, le bac étant loin et d'autres professions pouvant les attirer d'ici là, dont certaines honnêtes.
Le forum est organisé par classes où avec d'autres professionnels, on présente divers aspects de notre métier selon un plan préétabli. Parfois la concurrence est dure (l'an dernier, un dentiste qui faisant de la reconstruction faciale) parfois c'est, disons, plus facile (l'année précédente avec une podologue; dites à des ados que votre métier c'est de toucher des pieds toute la journée...). Cette fois ci, j’étais avec une infirmière et une kiné.
Voilà le plan
Le nom de mon métier
En peu de mots c'est quoi ?
Ce que je fais (mes principales activités)
Avec qui
Auprès de qui
Un exemple de journée représentatif

Ce que j'aime dans ce métier
Les qualités et centre d'intérêts pour s'y épanouir
Les aspects moins drôles ou plus ingrats
Ce que j'aimais au lycée
Comment j'en suis arrivé à faire ce métier

Comment on accède à ce métier formation, cursus, degré de concurrence et difficulté (attention à l’évolution des cursus de ces dernières années – rester général)
Les carrières, les revenus (salaire en début de carrière et en fin de carrière), les congés....
Les à cotés positifs et négatifs : prise de risque, sécurité, indépendance....

Finalement expliquer à ces gamins ce qu'ont fait c'est un très bon exercice d'introspection, d'autant plus que d'autres adultes étant présent, vous ne pouvez pas raconter n'importe quoi. Je n'ai donc pas montré de diapos avec les acteurs de la série "urgences" profitant de leur jeunesse pour leur faire croire que c'était mon équipe.
A la place je leur ai dit que j'étais un médecin généraliste qui avait appris à faire de la réanimation, à prendre en charge un infarctus, un accident vasculaire cérébral, à faire de l'infectiologie, de la gériatrie, de la psychiatrie etc... Je leur ai dit que j'étais le médecin des premières heures de la prise en charge. Je leur ai dit  qu'à la fin de la journée, j'avais pu, parfois, me sentir utile (pas forcément en sauvant une vie, faut pas exagérer) mais en ayant soulagé un patient, une famille, en ayant fait un beau diagnostic, voire en ayant accompagné une fin de vie. Je leur ai avoué aussi que si j’étais urgentiste, c'est que j'aimais zapper d'un patient à l'autre, y revenir (en langage médical, ça s'appelle du déficit d'attention). Je leur ai dit qu'on apprenait toute sa vie, que depuis que j'exerçais la médecine d'urgence avait beaucoup évolué, qu'il avait fallu apprendre de nouvelles techniques, l'échographie par exemple (La ventilation non invasive, aussi mais c'est un peu compliqué à expliquer). 
Je ne leur ai pas caché que travailler dans un service ouvert 7 jours sur 7, 24 heures sur 24, c'était parfois compliqué, que ne pas avoir tous ses week-end contrairement à son conjoint et ses enfants ce n’était pas toujours facile, que travailler plus quand il y a des jours fériés, c'était bizarre.
Non, je n'ai pas dit que médecin était un métier de misère (parce que ce n'est pas vrai et que cela aurait été indécent devant une infirmière ou même une kiné en libéral). Je ne leur ai pas parlé des mauvaises relations avec la médecine générale institutionnelle (nos internes mentent pour pouvoir faire leur thèse, cet été on m'a retiré un interne comme à d'autres car ce n'est pas aux urgences qu'on apprend la médecine générale) que la permanence des soins de la maison médicale de garde est assurée par des internes de médecine générale mieux payés que les séniors des urgences. Je ne leur ai pas dit que c'était difficile de faire face à plus de patients avec moins de lits, à une "clientèle" plus exigeante. Je ne leur ai pas dit beaucoup de choses, parce qu'ils ont 15 ans, et parce que la médecine d'urgence c'est le métier que j'ai choisi et que c'est un beau métier.




mardi 10 mars 2015

Vis ma vie de chef des urgences



L'urgentiste est à la mode. Il est notre héros contemporain, surtout lorsqu'il est contre les institutions, debout face au pouvoir, la nuit aux urgences, le matin sur Europe 1. Il bondit dans son camion ambulance véhicule de secours pour aller sauver des vies ou harassé par des jours de travail dans les urgences sans interruption il fait face à la vague de patients, zigzagant dans les couloirs entre des brancards plein de vieux séniors l'implorant de prodiguer ses soins. 
Et pourtant, il est un autre héros méconnu, souvent décrié, critiqué et pourtant indispensable (enfin d'après moi et mes amis): le chef de service. 
Afin de mieux comprendre cet homme (et parfois cette femme) vis sa vie pendant une journée de janvier 2015, en pleine crise des urgences.
5h :  encore endormi, tu arrêtes ton réveil, tu t'aperçois que tu t'es trompé et tu te rendors.
6h45 : Ton réveil sonne. Tu regardes l'état de ton hôpital sur internet, c'est rouge comme d'habitude.
7h30 :  Tu sautes sur ton 2 roues motorisé (c'est dans le contrat, si tu es urgentiste il te faut un 2 roues motorisé, sinon c'est la loose)
8.00 Tu arrives dans ton service, zigzagues entre les brancards pleins de patients nonagénaires, adressés en pleine nuit (depuis hier midi) par a-la maison de retraite, b-la famille, c-les pompiers, d-le médecin traitant, e-la femme de ménage pour a-maintien à domicile difficile , b-altération de l'état général, c-infection, d-confusion récente depuis 2 ans, e-on ne sait pas et le patient est mutique, f-rhabdomyolyse (destruction musculaire) suite à un séjour prolongé sur le carrelage de la cuisine (plusieurs réponses possibles)
Là, d'un air nonchalant, tu salues les infirmières pleines de respect et d'admiration : 
-"alors Barbara, heureuse ?"
- "Non mais tu te fous de moi ? Ça fait au moins un mois qu'on est dans la merde et t'as vu le bordel ce matin. On va encore galérer toute la journée et en plus on n'a qu'une aide soignante. De toutes façons, personne n'en a rien à foutre"
Barbara a encore du se lever de mauvaise humeur et en plus elle ne sait pas châtier son vocabulaire.
Tu es desormais dans la salle de régulation et tu t'approches alors d'un des urgentistes qui a fait la nuit de garde. Celui-ci te regarde plein de respect et d'admiration. 
-"Alors, la garde ?"
-"J'en ai marre, j'ai pas dormi, on en a chié toute la nuit, y avait pas de place dans l'hosto. De toutes façons, personne n'en n'a rien à foutre."
-"Et sinon, ça va ?" Tu es le chef, tu es le capitaine de ce bateau, mais tu te demandes quand même si tu rentrerais pas chez toi.
 Un petit tour par ton bureau, pour vérifier tes mails, juste 2 ou 3 de tes collègues chefs de service de l'hôpital pour t'expliquer que tu leur as pourri leur service avec de la gériatrie (des vieux) alors que eux ils font de la médecine de spécialité, que tu vas ruiner l'hôpital, qu'ils prennent leurs propres urgences pour t'éviter de sombrer (c'est bizarre parce que tu as l'impression que leurs patients ils sont aussi dans ton couloir). Ta secrétaire t'apporte le courrier, rien de particulier; une injonction de l'ARS qui te somme de t'expliquer sur le courrier de plainte d'une famille. Tu as osé transférer leur mère à laquelle ils tiennent tant (même si ils ne la voient qu'une fois par mois, c'est de l'amour quand même) et il faut qu'ils prennent la voiture pour faire les 15 km jusqu'à la clinique. Un colis : rien de particulier, juste une poupée à ton effigie percée d'épingles confectionnée avec amour par ta collègue urgentiste de l'hôpital d'à coté qui s'est découverte une passion pour l'art vaudou depuis que tu as délesté la semaine dernière, l'enfonçant elle aussi plus profondément.
Bon, une petite génuflexion devant le portrait du Pr B. R. (merci de le prévenir, la dernière fois qu'il a lu ton blog, t'as fait un carton), une bougie devant celui du Pr P. C. (obligé, je ne veux pas de représailles), et hop on va faire les transmissions du porte (ou unité d'hospitalisation de courte durée).
C'est simple, sur 12 patients, 10 ont plus de 85 ans, vivent seuls et sont malades, 1 a 90 ans, rien de particulier, vit en maison de retraite mais la famille a déjà menacé de s’immoler par le feu devant le ministère. Ah une patiente a 62 ans, donc jeune mais avec une démence d'insuffisance hépatique (son foie a été un peu cogné par l'alcool) et sans famille, dans le service depuis 3 jours et les spécialistes du foie ont expliqué que c'était un problème neurologique alors que les neurologues penchent pour un problème hépatique (faut dire que celui qui la prendra est sur de la garder des mois, voire des années). Tes collègues qui reprennent la suite pour les patients des urgences à hospitaliser ont une situation du même type (environ une vingtaine avec les mêmes problèmes). Entre 2 coups de fil à tes collègues des cliniques environnantes qui t'expliquent que a- ils n'ont pas de place b-leurs infirmières n'en peuvent plus c-rappelle moi plus tard, tu prends le temps de prévenir ta direction qu'avec une prévision de 7 lits sur l'hôpital tu vas avoir un peu de mal à hospitaliser les patients et que oui, on va faire une cellule de crise (la 5ème en 3 jours) avec tous tes amis chefs de service et de la direction réunis.
C'est à ce moment que l'ARS t'appelle pour te dire que la permanence des soins est assurée et que les médecins généralistes assurent leurs consultation (du coup tu te demandes qui sont tous ces gens dans la salle d'attente qui te disent que leur médecin est en grève). L'ARS comprend ton problème d'hospitalisation (non ce n'est pas parce qu'on a supprimé un tas de lits pour faire de l'hospitalisation de jour), compatit et te conseille de trouver une solution interne ("démerd débrouilles-toi" en français non techno) .
Il est midi. Tu as réussi à hospitaliser 5 patients, transféré 2, fait rentrer à la maison 3 dont tu penses que l'ambulance qui les a pris va faire le tour du paté de maison et les redéposer aux urgences. Tes collègues aux urgences ont fait à peu près pareil, tout en gérant les nouveaux arrivants avec les internes. 
Il est temps a- de faire pipi, b- d'aller en cellule de crise (mais pas les 2 en même temps).
La cellule de crise :  ton quart d'heure de célébrité quotidien. Non ce n'est pas toi qui fait venir les patients aux urgences; Oui, tu comprends les problèmes de déprogrammation des chirurgiens (quoique tu n'as pas l'impression que la cure de varice soit vraiment une urgence), bien sur tout le monde à des problèmes. Malgré tout, magiquement, vous arrivez à caser la plupart des patients. Ça tombe bien car quand tu redescends aux urgences sous les regards admiratifs et respectueux de ton équipe, les internes essuyant une larme sur ton passage, il y a de nouveau patients à hospitaliser. Il est 14h et ton service d'hospitalisation est à nouveau plein.
Tu  proposes à tes collègues de faire les groupes pour déjeuner et tu te fais engueuler. Tu vas manger avec l'externe qui te regarde avec admiration et respect. Y a plus qu'une part de poulet en salle de garde et c'est lui qui la prend en même temps que le dernier chocolat liégeois (que la salmonellose l'emporte). Tu mange le poisson froid.
Tu reviens aux urgences car l'infirmière d'accueil t'annonce que des patients des 2 (deux) services d'urgences des cliniques de ton secteur sont renvoyés vers ton service suite à une grève imprévue ( les urgentistes privés,quoique réquisitionnés ne verront que les urgences vitales. Comme les pompiers et le SAMU ne vont pas chez eux, ça risque pas de se bousculer l'urgence vitale). Tu commence à siffloter "plus près de toi mon dieu".
17h : avec un peu de chance, tu vas pouvoir a-aller faire pipi b- faire de la paperasse
17h10 enfin dans ton bureau. On frappe à la porte, une de tes collaboratrices.
elle : "je peux te parler ,"
toi : "bien sur assieds toi" mais tu sens la boule monter le long de ton sternum
elle "faut que je te dise"
toi "oui?"
elle : "je suis enceinte"
toi :(au prix d'un effort sur toi digne d'un yogi aveugle de 79 ans) : "Félicitations...et c'est pour quand?"
Bon tu as 3 mois pour trouver un remplaçant en plus de celui que tu cherches depuis 2 mois pour sa collègue.
18h00 On refait les transmissions du soir. Les médecins de garde sont arrivés. Ils te regardent plein de respect et d'admiration.
Eux : "Putain, on va encore avoir une garde de merde. Y en a qui attendent depuis au moins 6 heures" (c'est fou ce qu'ils sont vulgaires tous ces urgentistes)
C'est à ce moment là qu'une famille rentre dans la salle pour t'expliquer que a-vous êtes tous  des incompétents b-ils veulent aller aux urgences du privé (celles qui sont fermées) c- ils vont porter plainte (plusieurs réponses possibles). Cela attire les autres et tu es obligé d'appelé le vigile (1 m65, 62 kg et qui reste derrière toi).
Une fois tout le monde calmé, il est 19h. C'est le moment où l'administrateur de garde vient aux nouvelles. Tu peux te défouler.
Tu rentres à la maison, il est 21h. Tout le monde a mangé et c'est froid. 
22h ; Tu regardes la fin du film.
23h30, il est l'heure de te coucher. Tu jettes un coup d’œil sur ton téléphone. Le service est en rouge (tu t'attendais à quoi?).
23h31 bonne nuit.
1h00 Un des séniors de garde t'appelle, il n'a plus de brancard ni de chaise, ni de box libre. Avec la fatigue, visiblement, il pense que tu es allé à Poudlard avec Harry Potter. Tu le rassures, tu parles au surveillant. Tu t’offres le plaisir de réveiller l’administrateur de garde qui sera aussi inefficace que toi mais ça fait quand même du bien. Tu appelles le SAMU pour leur expliquer que ça va être compliqué de recevoir les patients et que si éventuellement ils pouvaient lever le pied... Puis dans un moment de génie, tu te dis que réveiller l'administrateur de garde de l'ARS te ferait du bien. Le numero est surtaxé !
Cher lecteur, j'espère que tu auras apprécié ces quelques moments avec ma vie. Bien évidemment il s'agit d"une œuvre de fiction et si les situations ou les personnes, blabla ce ne serait qu'une pure coïncidence. 
Sauf pour le respect et l'admiration.